Revue n°10

Faire corps

Printemps - Été 2021

Edito 

 // La plante que donc je suis

Mon corps est principalement constitué d’eau. Dimanche matin, 8h16. Le voisin démarre sa tondeuse hybride. Cocorico. Le bide. Ce boucan, mes tympans, vite une paupière à oreilles. Car l’eau reflète les énergies environnantes. Masaru Emoto a réalisé l’expérience suivante : il a donné à de l’eau certaines informations en collant sur ses flacons divers messages – Merci / Tu es folle / Je vais te tuer / Amour / Haine / Guerre / Paix / Gratitude. Il leur a également joué de la musique. Ainsi un flacon d’eau a écouté Ludwig von Beethoven – La Pastorale, un morceau lumineux et joyeux –, un autre flacon a entendu Mozart – la Symphonie no 40 en sol mineur – un autre encore Bach ou Elvis Presley ou du heavy metal. Chaque flacon a été placé entre deux haut-parleurs pendant plusieurs heures et Emoto a laissé le corps-eau réagir, intra-agir, avec la musique. Ensuite, il a congelé l’eau pour photographier les cristaux en formation.

Au microscope, les cristaux de glace se sont révélés différents selon chaque morceau de musique et selon chaque message. Avec Amour et gratitude par exemple, le cristal était totalement ouvert telle une fleur éclose, comme si l’eau ouvrait les bras en grand pour exprimer sa joie. Avec la Valse de l’adieu de Frédéric Chopin, la forme de base du cristal était fractionnée en petits éclats séparés les uns des autres presque parfaitement. Avec du heavy metal, la structure hexagonale régulière semblait être passée sous une tondeuse. L’eau, le corps, l’esprit réagissent à la musique, et mon corps est constitué principalement d’eau. Bien sûr, je pourrais me considérer, surtout, comme ayant un visage, des doigts, des jambes, et toute cette machine composée d’os et de chair, machine que l’on désigne par le nom de corps. Je pourrais pétrir ma chair, mes tissus adipeux dont la taille et l’emplacement déterminent la manière dont

chaque corps est perçu, genré, jugé, caractérisé en termes esthétiques, tissus et chair qui touchent et sont touchés. Mais je pourrais aussi entendre mon corps comme une chose parmi les choses, comme une somme de processus physico-chimiques flexibles et muables selon Descartes, un acteur matériel-sémiotique selon Haraway, comme un truc composé d’eau qui réagit selon moi. [...]

Jayrôme C.Robinet

Publié.e.s dans ce numéro //