Revue n°4

Rendre visible /

Se rendre visible

Printemps - Eté 2018

Edito 

Il y a, dans les Hauts-de-France, une petite entreprise de démolition de placards. Là-bas, toutes les ouvrières sont des bâtardes. Elles ont été exposées, nourrissonnes, aux plus grands dangers, bêtes sauvages, déserts, mer en furie... Leur cheffe, Marie-Œdipe Slack, dite Boomerang, zigzagante comme ses collègues, a eu en guise de langes un tonneau jeté sur le Danube par ses parents. Sa boiterie et ses jambes en arceau lui viendraient de la rondeur même du tonneau-turbulette. Passons le détail des autres chevilles ouvrières, sachez seulement qu’elles excellent en retournements et que leur démarche claudiquante, si elle ne file jamais droit, atteint toujours directement son but.
Survivantes devenues expertes dans la conquête du pouvoir, spécialistes du retour de l’exclu·e, analystes confirmées des risques liés à ce genre de pratique, de leur passé d’exposées, elles ont tiré un art de l’exposition et mis au point le procédé N°9 de photodestruction, un truc vraiment spécial où la lumière joue un rôle crucial que je n’ai pas vraiment compris.

En tout cas, elles ont décidé de mettre leur expérience au service de la communauté. 

Leur cœur de métier, c’est la déconstruction de placards, tout type de placards, de cuisine, de salle de bain, de salon, de salle à manger — avec elles, la maison explose. Mobalpa les déteste, Ikea les maudit, Cuisinella les exècre. Sur leurs chantiers, alors que la Vérité éclate parfois brutalement, Diana Ross tourne en boucle :

 

iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii’m,

i’m coming

iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii’m,

I’m coming

out,

(i want the world to know, got to let it show)

 Sachez tout de même que si vous faites appel à elles pour ranger vos cadavres, cela implique quelques périls. Premièrement, il semble qu’il faille, pour dire sa vérité, dévoiler celle des autres, parfois contre leur gré et à leur insu.

Deuxièmement, leur procédé N°9 – un genre de geste photographique – a quelque chose de diabolique, au sens où il divise le réel, le tranche, pour tenter de saisir ce qu’il y a de plus vivant chez l’exposé, au risque d’en faire un mort-vivant. Si leurs expositions visent toujours à rendre le monde plus juste, un monde où la honte n’aurait plus lieu d’être, sachez tout de même qu’il s’agit d’une entreprise violente. Leurs contrats impliquent de se crever les yeux pour découvrir le Vrai. Ce n’est pas une expérience agréable.

Mais sachez aussi que leurs solutions de déconstruction ne sont jamais absolues. Elles relèvent du moindre mal. Avec elles, s’il y a bien un procès, il n’y a pas de jugement possible. La photopurge du placard est ainsi faite. Avec elles, vous deviendrez des problèmes, pas des modèles.

 

Pour conclure, leur devise :

Bon Dieu, que l’on en parle

Tant que le soleil brillera.

 

 

Constantin Alexandrakis

Publié.e.s dans ce numéro //