Revue n°11
Corpsexe
Automne / Hiver 2021

Edito 

 // Corpsexe

Faire corps - seul·e ou avec un autre corps - à deux - ou à plusieurs corps. Il s’agit souvent de nudité - de toucher - avec ou sans amour partagé - en recherche de plaisir - peut-être de jouissance. Se perdre dans un·e autre - jouer - ensemble - avec - flirter en désir - en sueurs - plaquer sa langue - sa peau - goûter.

Ici, nous ne parlons plus seulement de corps comme dans la revue précédente, nous y ajoutons la sexualité, et parfois le corps en est lui-même absent. La sexualité devient mentale - intellectuelle - imaginaire. Et se pose la question de la représentation - de soi - de ce que l'on perçoit quand on se tend vers l’autre - de ce que l'on donne de soi - aux autres - à l'autre - de ce qui est perçu.
Représenter les sexualités par l'image relève du défi tant il y en a de différentes - de singulières. Pour ce numéro nous avons fait le choix de publier des séries représentant des sexualités partagées - consenties - assumées. Nous avons voulu partager l’espoir d'un monde plus fluide dans lequel la pluralité des sexualités serait la norme.

Nous pourrions dire que photographier des sexualités rend vulnérable - que ce soit la photographe - celles et ceux qu'elle photographie - la·le spectatrice·teur. Ce n'est pas une affirmation, c'est la projection d'un ressenti - disons une hypothèse éprouvée.

Cette vulnérabilité pourrait se justifier par le fait qu'en faisant cela - en montrant ou en regardant des sexualités - nous sommes renvoyées aux nôtres ou à nos absences de sexualités et donc nous sommes exposé·e·s. On pourrait parler d’intimité et de la réclamation d’une intimité politique pour les personnes qui – invisibilisées – discriminées – se saisissent de leur intimité pour en faire une arme et la retourner contre la société hétéronormée. En révélant – en représentant d’autres sexualités – elles s’affirment – elles existent. Elles sont photographiées – filmées – nommées. Elles prennent place dans la société, que celle-ci le veuille ou non. Ainsi l’intime devient force politique – contre-pouvoir. La photographie – comme les sexualités – reste vivante à force de multiplicité – à force d’expérimentation – elles sont présentes au monde à force de questionnement.

La photographie nous intéresse quand elle flirte avec le réel – avec ce qui nous effleure– nous émeut – nous saisit. Dans ce numéro, nous montrons des rencontres – des affirmations d’existence – nous montrons des peaux – des ongles – des bouches – des objets fétichisés – des corps que l’on nie. En finissant ce numéro, nous nous sommes demandé quelle couverture serait acceptable parmi les photographies que nous publions –quelle couverture serait refusée

par telle ou telle librairie – quelle couverture empêcherait une amie d’offrir notre numéro à Noël ?

Comme s’il fallait une couverture digne du sapin mais aussi assez pudique pour ne pas le renverser. Nous ne nous sommes jamais posé cette question pour un autre numéro – pour un autre thème.

Nous choisissons donc un pubis de femme en couverture – pas épilé – touché par une main, et les avis fusent sur le fait de garder ou non cette image. Pas d’avis sur la qualité de la photo – sur ce que cette photo renvoie – de ce qu’elle provoque comme émotion.

La question essentielle est celle de la censure – une sorte d’auto-censure – où on se demanderait ce qu’en pense “les gens”. “Les gens” – quand on en arrive à les citer “ces gens” – c’est un appel à la grande société dominante – à ce qu'il est correct de montrer – ou pas – par rapport à qui on est – à qui on va présenter la revue. Seront-ils choqués “ces gens” de voir une chatte poilue saisie par une main ? Nous ne le savons pas… Mais si oui, nous voudrions bien savoir pourquoi.

FemmesPHOTOgraphes

Publié.e.s dans ce numéro //

Les photographes : Melody Melamed / Laurence Rasti / Maika Elan / Pixy Liao / Shu-Chen Chen / Anne Morgenstern / Dani Lessnau / Alexa Vachon

Les auteur.e.s :  Jonathan Ned Katz / FemmesPHOTOgraphes